L'intelligence artificielle quantique (IA quantique) est un domaine de recherche émergent et interdisciplinaire qui vise à exploiter les propriétés uniques de la physique quantique (dont la superposition quantique et l'intrication quantique) pour résoudre des problèmes complexes inaccessibles aux IA classiques, via des ordinateurs quantiques exécutant de nouveaux types d'algorithmes.

Puce D-Wave 128, de D-Wave Systems Inc. fonctionnant comme processeur d'optimisation quantique adiabatique supraconducteur de 128 qubits (ici, montée dans un porte-échantillon), annoncée et commercialisée en mai 2011. Depuis, l'entreprise a produit D-Wave Advantage, une puce à plus de 5 000 qubits et à connectivité accrue, et prépare d'autres modèles[1],[2].

Différences avec les algorithmes classiques

modifier

Alors que les algorithmes classiques reposent sur des bits (unités d'information pouvant être dans un état 0 ou 1), les algorithmes quantiques utilisent des qubits qui, grâce à la superposition quantique peuvent représenter simultanément 0, 1, ou une combinaison des deux. Cette capacité, combinée à l'intrication quantique (où les qubits sont corrélés indépendamment de la distance), permet à l'informatique quantique d'atteindre l'avantage quantique pour traiter un volume d'informations exponentiellement plus grand et explorer des espaces de solutions bien plus vastes que via l'informatique classique. Cette différence permet théoriquement un bond extrême de complexité algorithmique, susceptible de révolutionner l'optimisation mathématique, la simulation numérique (simulation quantique) et l'apprentissage automatique, au profit d'une efficacité radicalement démultipliée par exemple pour la recherche dans des bases de données non structurées ou pour l'entraînement de modèles d'apprentissage profond[3].

L'algorithmique quantique demande une compréhension approfondie de la mécanique quantique, des probabilités et de l'algèbre linéaire ; les algorithmes quantiques sont extrêmement sensibles aux interactions avec l'environnement, source de décohérence et d'erreurs, d'où l'importance de la recherche sur la correction d'erreurs quantiques, qui vise à rendre les ordinateurs quantiques tolérants aux erreurs. Il ne s'agit pas simplement de traduire des algorithmes classiques en langage quantique, mais de repenser entièrement les approches de résolution de problèmes.

Historique

modifier

Les racines de l'informatique quantique remontent aux premières réflexions de pionniers comme Richard Feynman et David Deutsch qui ont conceptualisé le potentiel des machines quantiques dans les années 1980[4].

Le début des années 2010 voit la construction de processeurs quantiques et le développement d'outils logiciels facilitant l'expérimentation d'algorithmes d'apprentissage quantique[5].

Le problème du plateau stérile était considéré comme le principal obstacle à une IA quantique et plus généralement à l'informatique quantique variationnelle qui est l'approche hybride cherchant à combiner circuits quantiques paramétrés et optimisation classique pour résoudre des problèmes de calcul difficiles sur des machines quantiques bruitées[6]. Ce "plateau stérile" est la métaphore qui désigne les situations où, lors de l'entraînement d'un algorithme quantique variationnel (comme un VQE (Variational Quantum Eigensolver) ou un QAOA (Quantum Approximate Optimization Algorithm), qui sont deux algorithmes quantiques variationnels hybrides combinant calcul quantique et optimisation classique pour résoudre respectivement des problèmes de valeurs propres en physique quantique et des problèmes d'optimisation combinatoire), le « paysage d'optimisation » devient exponentiellement presque totalement plat, ce qui fait que les gradients sont exponentiellement proches de zéro ; l'algorithme ne sait alors plus dans quelle direction ajuster ses paramètres, l'apprentissage et donc l'entraînement des modèles deviennent extrêmement lents ou impossibles, et la taille du circuit quantique aggrave le problème. Ce phénomène peut apparaître selon le choix de l'ansatz, de l'état initial, des observables, de la fonction de perte ou encore du niveau de bruit matériel. Pour le comprendre et le résoudre (ou au moins en atténuer ces effets), un important effort de recherche théorique et heuristique s'est développé, faisant du plateau stérile, un domaine d'étude actif à l'interface du contrôle quantique, des réseaux de tenseurs et de la théorie de l'apprentissage. Ceci a débouché en 2024 sur l'utilisation des algèbres de Lie (pour comprendre comment des opérations se combinent entre elles et expliquer que certains circuits quantiques deviennent impossibles à entraîner) et la publication d'une théorie montrant que, pour des circuits suffisamment profonds, on peut calculer exactement à quel point la fonction de perte devient « plate » (c'est‑à‑dire impossible à optimiser)[7]. Les auteurs ont aussi montré que cette difficulté dépend directement de la taille de l'algèbre de Lie générée par le circuit : plus cette structure mathématique est grande, plus la perte se « concentre », et plus l'apprentissage devient difficile[7]. Ensuite, en 2025, des avancées théoriques et pratiques significatives ont été obtenues au Los Alamos National Laboratory, qui a fourni dans la Revue Nature[8] la première caractérisation mathématique précise des conditions d'apparition de ces « plateaux » (qui sont des pièges mathématiques pour les algorithmes quantiques variationnels), établissant des garanties théoriques de passage à l'échelle. Ces travaux résolvent un obstacle majeur pour l'apprentissage quantique en permettant de prédire la capacité d'entraînement d'une architecture donnée, supprimant ainsi l'approche empirique et coûteuse qui prévalait jusque‑là[9].

État de l'art et avancées

modifier
 
Quatre approches différentes pour combiner l'informatique quantique et l'apprentissage automatique[10],[11]
Dans chaque case, la première lettre majuscule indique si le système étudié est classique ou quantique, tandis que la seconde précise si un dispositif de traitement de l'information classique ou quantique est utilisé.

Un apprentissage automatique amélioré par le quantique est préparé avec la recherche d'« algorithmes d'apprentissage automatique quantique » (ou QML pour Quantum Machine Learning) adaptés aux réseaux de neurones de systèmes quantiques (QNN). En 2021, une revue d'étude suggère que des algorithmes d'un genre nouveau puissent bientôt résoudre des tâches d'apprentissage automatique, ce qui pourrait accélérer ou améliorer certaines des méthodes existantes d'apprentissage. Cela inclut notamment des algorithmes dits « variationnels quantiques » (dénomination souvent abrégée en AVQ ou VQA pour Variational Quantum Algorithms), réputés prometteurs, dits « NISQ » (Noisy Intermediate-Scale Quantum), conçus pour mieux résister au bruit quantique et à l'erreur quantique[12]. Dans ce cadre, les données issues du monde réel doivent d'abord être encodées dans un ordinateur quantique pour être traitées sous forme d'états quantiques. Le calcul quantique applique ensuite une série d'opérations, et le résultat final est obtenu en mesurant le système quantique. Par exemple, la mesure d'un qubit peut fournir directement la réponse à une tâche de classification binaire. Bien qu'au début des années 2020, de nombreux algorithmes de ce domaine soient encore théoriques et nécessitent des ordinateurs quantiques universels encore inexistants à grande échelle, certains ont déjà été testés sur des dispositifs quantiques de petite taille ou spécialisés.

Au début des années 2020, la recherche porte notamment sur les algorithmes hybrides (c'est-à-dire où des parties de calcul sont réalisées sur des processeurs quantiques, et d'autres sur des ordinateurs classiques). Ces algorithmes sont d'abord testés sur des machines à quelques dizaines ou centaines de qubits, dites machines NISQ, des machines pas encore « tolérantes aux fautes », mais qui permettent d'expérimenter des applications potentielles (par exemple en chimie quantique, en science des matériaux ou en modélisation financière)[13], sur des plateformes matérielles variées, incluant les qubits supraconducteurs (comme ceux d'IBM et Google), les ordinateurs quantiques à ions piégés (comme par IonQ ou Quantinuum (en)) ou l'ordinateur quantique à photons (à qubits photoniques)[14].

Acteurs clés et initiatives

modifier

En raison des coûts et de la complexité de l'informatique quantique, ce domaine est encore réservé à quelques géants technologiques, start-ups innovantes, et institutions de recherche.

Enjeux et perspectives

modifier

Défis technologiques et limites

modifier

Dans les années 2020, l'informatique quantique fait encore face à des défis techniques majeurs : décohérence quantique, perte d'état quantique des qubits (due aux interactions avec l'environnement), qui limitent encore la stabilité et la fiabilité des puces et ordinateurs quantiques. Or, pour les algorithmes d'IA quantique, ces ordinateurs auront besoin de milliers, voire de millions de qubits, ce qui nécessite de nouvelles avancées en ingénierie quantique.

La correction d'erreurs quantiques est une discipline-clé pour fiabiliser ce type de calculs, mais elle exige une redondance de qubits qui rend la construction de machines tolérantes aux erreurs encore très difficile et coûteuse[19].

Impacts énergétiques, climatiques, miniers et environnementaux

modifier

Les processeurs quantiques, notamment ceux basés sur des technologies supraconductrices, requièrent des systèmes de cryogénie ultra-froids (proches du zéro absolu), très énergivores[20] ainsi que des matériaux rares et stratégiques, comme l'hélium liquide pour le refroidissement. Ils nécessitent également certaines terres rares ou des métaux précieux (notamment l'or), soulevant des préoccupations minières, écologiques, éthiques, géopolitiques et de chaîne d'approvisionnement[21]. L'IA quantique peut plausiblement aider à trouver des solutions futures d'optimisation et de réduction de sa propre consommation énergétique, et de celle d'autres systèmes d'IA. Elle pourrait modéliser plus efficacement les phénomènes climatiques ou découvrir des matériaux plus durables, créant ainsi un potentiel bénéfice environnemental à long terme[22]. Mais l'expérience a montré que pour chaque progrès technique, un effet rebond négatif est probable, notamment en termes de dégradation du climat, de consommation électrique et de sortie des limites planétaires.

Propsective : entre optimismes et scepticismes

modifier

Selon IBM : « comme l'IA de nouvelle génération défie les limites strictes des ordinateurs classiques, le potentiel de l'informatique quantique à générer un changement de paradigme ouvre une voie prometteuse à suivre pour l'intelligence artificielle, avec des possibilités quasi illimitées »[23].

Mais bien que l'apprentissage automatique soit devenu un domaine de recherche établi et une industrie en forte croissance, et que l'informatique quantique dispose d'une base théorique et expérimentale solide, l'apprentissage automatique quantique demeure largement théorique, les démonstrations expérimentales restant limitées et les modèles souffrant d'une variabilité intrinsèque de leurs prédictions nécessitant de nombreuses exécutions pour obtenir un résultat fiable[24].

Plusieurs chercheurs soulignent l'absence de preuves d'un avantage pratique clair des méthodes quantiques sur les approches classiques et mettent en garde contre la « mode » entourant le domaine[25],[26]. Ils estiment que des avancées conceptuelles majeures sont encore nécessaires avant d'envisager des applications concrètes, et qu'aucune échéance réaliste ne peut être avancée quant à l'émergence d'une véritable IA quantique opérationnelle.

Notes et références

modifier
  1. (en) Michael Feldman, « D-Wave Sells First Quantum Computer », HPCwire,‎ 26 mai 2011 (lire en ligne, consulté le 16 juin 2025).
  2. « Top 18 Quantum Computer Companies [2025 Updated] », sur SpinQ (consulté le 16 juin 2025).
  3. (en) Maria Schuld et Francesco Petruccione, Supervised Learning with Quantum Computers, Cham, Springer International Publishing, 2018, V-104 p. (ISBN 978-3-319-96424-9, DOI 10.1007/978-3-319-96424-9).
  4. (en) Richard P. Feynman, « Simulating Physics with Computers », International Journal of Theoretical Physics, vol. 21, nos 6-7,‎ 1982, p. 467–488 (DOI 10.1007/BF02650179).
  5. (en) Peter Wittek, Quantum Machine Learning: What Quantum Computing Means to Data Mining, Academic Press, 2014 (ISBN 978-0128100400, lire en ligne).
  6. (en) Robert Egan, « Understanding quantum computing's most troubling problem—the barren plateau », Quantum physics Los Alamos,‎ 12 juin 2025 (lire en ligne [archive], consulté le 30 décembre 2025).
  7. a et b (en) Michael Ragone, Bojko N. Bakalov, Frédéric Sauvage et Alexander F. Kemper, « A Lie algebraic theory of barren plateaus for deep parameterized quantum circuits », Nature, vol. 15, no 1,‎ 22 août 2024 (ISSN 2041-1723, PMID 39174526, PMCID 11341959, DOI 10.1038/s41467-024-49909-3, lire en ligne, consulté le 30 décembre 2025).
  8. (en) Martín Larocca, Supanut Thanasilp, Samson Wang et Kunal Sharma, « Barren plateaus in variational quantum computing », Nature, vol. 7, no 4,‎ avril 2025, p. 174–189 (ISSN 2522-5820, DOI 10.1038/s42254-025-00813-9, lire en ligne, consulté le 30 décembre 2025).
  9. (en-GB) Martin Larocca, Piotr Czarnik, Kunal Sharma et Gopikrishnan Muraleedharan, « Diagnosing Barren Plateaus with Tools from Quantum Optimal Control », Quantum ; the open journal for quantum science, vol. 6,‎ 29 septembre 2022, p. 824 (ISSN 2521-327X, DOI 10.22331/q-2022-09-29-824, lire en ligne [archive du 27 février 2025], consulté le 30 décembre 2025).
  10. (en) Sébastien Gambs, Advances in artificial intelligence: 19th Conference of the Canadian Society for Computational Studies of Intelligence, AI 2006, Québec City, Québec, Canada, June 7-9, 2006: proceedings, Springer, coll. « Lecture notes in computer science ; Lecture notes in artificial intelligence » (ISBN 978-3-540-34628-9).
  11. (en) Vedran Dunjko, Jacob M. Taylor et Hans J. Briegel, « Quantum-Enhanced Machine Learning », Physical Review Letters, vol. 117, no 13,‎ 20 septembre 2016 (ISSN 0031-9007 et 1079-7114, DOI 10.1103/PhysRevLett.117.130501, lire en ligne, consulté le 30 décembre 2025).
  12. (en) M. Cerezo, Andrew Arrasmith, Ryan Babbush et Simon C. Benjamin, « Variational quantum algorithms », Nature Reviews Physics, vol. 3, no 9,‎ 12 août 2021, p. 625–644 (ISSN 2522-5820, DOI 10.1038/s42254-021-00348-9, lire en ligne, consulté le 30 décembre 2025).
  13. (en) John Preskill, « Quantum Computing in the NISQ Era and Beyond », Quantum, vol. 2,‎ 2018, p. 79 (DOI 10.22331/q-2018-08-06-79, lire en ligne).
  14. (en) Frank Arute, « Quantum supremacy using a programmable superconducting processor », Nature, vol. 574, no 7779,‎ 2019, p. 505–510 (DOI 10.1038/s41586-019-1663-9).
  15. « IBM Quantum », sur IBM (consulté le 16 juin 2025).
  16. « Azure Quantum », sur Microsoft Azure (consulté le 16 juin 2025).
  17. « OVHcloud lance son offre de Quantum Computing as a Service », sur OVHcloud, 18 octobre 2023 (consulté le 16 juin 2025).
  18. (en) Jian-Wei Pan, « A quantum computational advantage using photons », Physical Review Letters, vol. 125, no 23,‎ 2020, p. 230503 (DOI 10.1103/PhysRevLett.125.230503).
  19. (en) Jay M. Gambetta, Jerry M. Chow et Matthias Steffen, « Building logical qubits in a superconducting quantum computing system », npj Quantum Information, vol. 6, no 1,‎ 2015, p. 1–10 (DOI 10.48550/arXiv.1510.04375).
  20. (en) Hossein M. Mohseni, « Energy consumption in quantum computing », Energy Reports, vol. 8,‎ 2022, p. 11281–11287 (DOI 10.1016/j.egyr.2022.08.172).
  21. « Critical Materials for Quantum Technologies », sur Quantum Economic Development Consortium (QED-C), 2023 (consulté le 16 juin 2025).
  22. (en) Xue-Zong Gao et Xiao-Hong Guan, « Quantum Computing for Sustainable Development Goals: A Survey », IEEE Transactions on Quantum Engineering, vol. 4,‎ 2023, p. 1–17 (DOI 10.1109/TQE.2023.3283296).
  23. « Qu'est-ce que l'IA quantique ? », sur IBM, 7 octobre 2025 (consulté le 30 décembre 2025).
  24. (en) Erik Recio-Armengol, Jens Eisert et Johannes Jakob Meyer, « Single-shot quantum machine learning », Physical Review A, vol. 111, no 4,‎ 15 avril 2025 (ISSN 2469-9926 et 2469-9934, DOI 10.1103/PhysRevA.111.042420, lire en ligne, consulté le 30 décembre 2025).
  25. (en) « Can quantum machine learning move beyond its own hype? », Protocol,‎ 4 mai 2020 (lire en ligne [archive du 27 octobre 2020], consulté le 30 décembre 2025).
  26. (en) George Musser, « Job One for Quantum Computers: Boost Artificial Intelligence », sur Quanta Magazine, 29 janvier 2018 (consulté le 30 décembre 2025).

📚 Artikel Terkait di Wikipedia

Algorithme quantique

propre d'un opérateur hermitien. QAOA désigne le Quantum Approximate Optimization Algorithm, un algorithme variationne, hybride quantique–classique, conçu

Problème de la clique

efficient branch-and-bound algorithm for finding a maximum clique with computational experiments », Journal of Global Optimization, vol. 37, no 1,‎ 2007,

Liste des conférences plénières des congrès internationaux des mathématiciens

Alan Frieze: Random Structures and Algorithms Jean-François Le Gall: Random geometry on the sphere Ben Green: Approximate algebraic structure Jun-Muk Hwang: